[Portrait] Tortoz – « Je veux juste tout niquer »

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[Portrait] Tortoz – « Je veux juste tout niquer »

Nous arrivons au terme de l’année 2016. Une année riche en sorties commerciales que les plus gros artistes américains comme français n’ont pas boudées. L’auto-proclamé jeune rookie n’a pas non plus chômé en sortant 2 mixtapes 8 titres cette année. Perché au sommet de la capitale des Alpes, il a sciemment observé sa notoriété prendre de l’altitude tout au long de l’année jusqu’à faire le grand saut pour son premier concert parisien ce vendredi 16 décembre 2016. Avant que les lustres ne tremblent et que Paris se soulève, je retrace avec Tortoz son cheminement dans le rap, de sa chambre d’ado au Nouveau Casino.

« Mon père est une influence sur ce que je fais aujourd’hui, c’est sûr. »

Élevé par un père musicien, Tortoz baigne dans la musique depuis tout petit. Il développe logiquement un goût pour cette dernière : « J’aimais bien aller avec lui en studio, voir des concerts. Il a fait du flamenco, du jazz, de la funk, des trucs qui n’ont rien à voir avec le rap mais j’étais hyper ouvert musicalement. » Ces stimulations de toutes parts vont être canalisées par la figure de son grand frère. C’est lui qui lui fera découvrir notamment 50 Cent, son premier coup de cœur musical. Pour le versant français du genre, c’est le groupe Lunatic qui retient en premier l’attention du grenoblois d’origine. Vers la fin des années 2000, un collectif tentaculaire parisien va lui apporter le déclic qu’il attendait « La Sexion d’Assaut, à l’époque où ils faisaient des freestyles dans Paris. C’est vraiment ça qui m’a donné envie de rapper. J’ai toujours eu un esprit d’équipe et je trouvais vraiment cool le fait de rapper avec ses potes. Il y avait une compétition interne où il fallait toujours être le meilleur, comme dans une équipe de foot. » Autour de sa 15ème année, Tortoz prend le micro avec ses potes et ne le lâchera plus. L’apprenti rappeur va arpenter les open mics de Grenoble et faire ses classes au sein de sa ville. Un groupe va notamment changer la donne à ses débuts « B.O.Cube, qui est d’ailleurs le groupe de Benjamin (anciennement K’os XL, ndlr), mon manager actuel. J’étais allé les voir quand j’étais petit dans une salle juste à côté de mon collège, il y avait une énergie de fou. Il s’avère que deux personnes du groupe, qui sont frères, étaient mes voisins de palier. Quand j’ai commencé le rap, l’un d’eux m’a contacté pour bosser avec eux, pour moi c’était un rêve parce que je les avais beaucoup écoutés et qu’ils avaient 10 ans de plus que moi. » Sans le savoir, il rencontre ce jour là une partie de sa future équipe de travail.

Accompagné de sa propre sexion, il se met à enregistrer des morceaux avec les moyens du bord et crée L’industreet, son premier groupe : « On faisait plein de freestyles, comme la Sexion, sauf que c’était carrément nul (rires). On s’enregistrait chez moi avec un logiciel que j’avais téléchargé qui s’appelait Mixcraft et avec le micro de SingStar. On mettait mon matelas pour insonoriser et on rappait. » Si aujourd’hui il sourit en se remémorant cette époque, il reconnaît volontiers les apprentissages qu’il en a tiré. De ce désordre naîtra « Mes racines », la première et unique mixtape de son groupe sortie en 2010. Une sorte de compilation de tout ce qu’ils avaient enregistré durant 1 an. Par la suite, le groupe se sépare pour des questions d’ambition laissant Tortoz continuer seul son aventure. Cette aventure va prendre un nouveau tournant lorsqu’il décide de travailler avec L’ineptie, label indépendant créé par un ami d’enfance « À cette époque je n’étais pas du tout dans une optique de faire du rap mon métier, j’avais juste envie de faire de la musique avec mes potes. Le label avait des moyens d’enregistrer que je n’avais pas, ils aimaient bien ce que je faisais donc ils m’ont proposé de bosser avec eux. » Cette association avec le label grenoblois aboutira en septembre 2012, date de sortie de sa première mixtape solo « Overtoz ». Les vestiges d’un début de carrière dont les seules traces restantes sur Youtube sont un featuring avec Vald et Suikon Blaz AD. Même si cette période n’est plus vraiment représentative de son travail actuel, elle reste une fondation importante de sa carrière, le point de départ de sa professionnalisation dans la musique.

« À partir de ce moment là, la machine était lancée. »

En filigrane permanent durant sa carrière : ses amis, ses frères. Des grenoblois parmi lesquels se cache notamment Yvick, plus connu sous le nom de Mister V. C’est avec ce dernier, Samy Ceezy et Juice qu’il forme le MQEEBD et lance en 2013 le premier épisode de Sapassoupa (série de vidéos humoristiques musicales, ndlr) « On était en soirée et le lendemain on partait en vacances à Montpellier tous ensemble. J’avais un pote qui était complètement alcoolisé et qui a sorti un truc du genre : « tout le monde est content, c’est la maison du content ». Ça nous a fait trop rire du coup on s’est dit qu’on allait faire un refrain avec ça. » Il ajoute « Moi ça ne rentrait pas du tout dans mes projets personnels. Yvick n’a vraiment pas peur de prendre des risques donc il a décidé de créer une chaîne de rap et ça a commencé comme ça. » Le premier épisode de cette web-série cumule aujourd’hui près de 6 millions de vues, un incubateur indéniable qui lui a permis de doubler par la suite ses chiffres personnels sur internet. Courant 2014, Tortoz décide de quitter L’ineptie. Durant un an, il va tenter de trouver une structure stable pour enregistrer jusqu’au jour où les membres de B.O.Cube, et notamment Benjamin, le recontactent pour travailler avec lui « Ils ont décidé de monter une structure et m’ont proposé de venir travailler avec eux. Vu que j’avais pour la première fois un studio à ma disposition, je me suis mis à tester des nouvelles choses. Ça a changé ma vision de la musique, ça n’était plus seulement écrire un texte et venir l’enregistrer. L’aventure Tortoz a vraiment commencé à ce moment là. »

Cette révolution artistique s’opère petit à petit. Au fur et à mesure qu’il prend ses marques au sein du studio, sa manière de travailler la musique évolue « Au départ Benjamin m’enregistrait. Au fil du temps je me suis rendu compte que j’étais plus performant en solo, que j’avais moins de gêne et que j’étais plus apte à tenter des choses. Je me suis mis à enregistrer seul et à l’appeler une fois que le son était terminé pour qu’on le retravaille ensemble. À partir de ce moment là, la machine était lancée. » L’horloge bloquée à l’orée du jour, Tortoz sort « Minuit 20 » en juin 2015 avec l’aide d’un financement participatif. Près de 100 personnes répondront présentes, lui permettant de finaliser la post-production du projet. En plus du format digital, la volonté d’être dans les bacs s’impose « Il y avait de la demande de la part du public alors on s’est dit pourquoi pas. On n’est pas PNL, on n’a pas fait le score de l’année mais pour nous ça a été une réussite. J’ai la chance d’avoir un public qui achète et qui me soutient. » Maintenant qu’elle tourne à plein régime, difficile de stopper la machine. 6 mois d’expérimentations plus tard, la mixtape « Dans le carré » voit le jour. Fort de son autonomie au studio et de sa première sortie commerciale, un nouveau changement s’opère « Sur « Minuit 20 » j’avais toujours cette petite gêne concernant l’Auto-Tune, à partir de « Dans le carré » j’en avais plus rien à foutre, j’ai fait ce que j’aimais. Je pense que le déclic est venu avec le morceau « Couronnes ». C’est à ce moment là que j’ai découvert l’interprétation. Je me suis mis à vivre les morceaux quand je les chantais. » Accompagné de Benjamin qui se charge maintenant du mixage et d’Axel, son réalisateur pour les clips, le noyau dur de l’entité Tortoz est plus compact que jamais et fait ressortir une maturité artistique désormais pleinement affirmée.

« Un soir je jouais dans une vraie salle et le lendemain matin j’étais en cours. »

Le dernier bastion qui le sépare du rappeur à proprement parler tombe peu après la sortie de « Dans le carré ». Son bac +3 en poche, Tortoz quitte l’école pour se consacrer pleinement à sa passion « Ma dernière année était vraiment compliquée parce que j’étais entre les cours et la musique. Ma mère a commencé à se rendre compte de l’engouement qu’il y avait autour de ma musique quand elle est venue pour la première fois à un de mes concerts. Elle a halluciné quand elle a vu que tout le monde connaissait mes paroles. Ce jour là j’ai fais un pacte avec elle : avoir mon diplôme avant d’arrêter l’école. Le jour où je l’ai eu, je l’ai appelée directement, le lundi suivant j’étais au studio prêt à bosser. » Le rêve d’enfant est maintenant réel. La machine est bien huilée et en état de marche permanent. Quelques mois s’écoulent avant que ne sorte « Full G », sa dernière mixtape en date. La plus aboutie. Une réelle couleur musicale se dessine, les tentatives du passé se transforment en franches réussites : « Je n’aurais jamais été capable de faire « Paradis » sans « Couronnes ». » Le produit est de qualité et les maisons de disques commencent à pointer le bout de leur nez. Pas de quoi faire tourner la tête du jeune grenoblois qui préfère prendre son temps. Il se remémore son meilleur souvenir de scène suite à la sortie de son projet « C’était à Grenoble, à L’Ampérage. On avait déjà joué dans cette salle quelques mois auparavant et c’était déjà énorme mais là c’était incroyable. » Plongé dans ses souvenirs, il raconte une anecdote marquante du soir en question « Je suis rentré avec une bouteille de 2L d’eau et je l’ai vidée sur le public. Ce que les gens ne savent pas c’est qu’à cause de l’eau, j’ai pété une multiprise et ça a coupé le courant des micros. Ça s’est arrêté sur « Couronnes », on a finit à capella, j’en ai eu des frissons. Crier dans une salle où il y a 300 personnes et voir que le public te suit… En vrai, je trouve ça trop stylé et je ne regrette pas du tout. Ça m’a montré que mon public était là dans les bons comme dans les mauvais moments. Et quand le son est reparti c’était fou, les gens étaient trop chauds. ».

2 mixtapes dehors et déjà de retour aux fourneaux. Davantage en retrait sur ce projet, il travaille depuis quelques temps sur l’album de Mister V, son pote de longue date. Il a bien conscience que l’humoriste est attendu au tournant mais il se veut rassurant quant à la qualité du produit final « Évidemment qu’il y aura du Mister V dans l’album parce que ça reste sa personnalité mais ce ne sera pas humoristique. C’est un gros risque qu’il prend et on veut être sûrs qu’il va tout niquer. Ce sera un projet rap, comme n’importe quel artiste et je sais qu’il est même plus attendu par le public rap que par le public humoristique. » Motivé, investi et confiant. Comme si c’était son propre album. Pour la première fois, il va mettre son expérience personnelle à profit « Par le passé, il m’a énormément aidé sur la communication, il me donnait des conseils. Aujourd’hui ça s’inverse, avec mon expérience de la musique je pense pouvoir lui apporter quelque chose. Vu que c’est mon frère, je le fais avec plaisir. » En attendant la sortie de ce projet sur lequel tout le monde se pose beaucoup de questions, Tortoz continue de bosser sa musique, le regard fixé vers l’avant. Son prochain cap est autant artistique que statutaire « Dans « Full G » je me surnommais moi-même jeune rookie, maintenant je veux passer à autre chose. Passer de l’artiste montant à l’artiste affirmé. » Les plans pour y arriver sont multiples : un album en collaboration avec un artiste, un beatmaker, un projet avec le MQEEBD. Chacune des pistes qu’il a tracée est envisageable, reste à savoir laquelle il décidera d’emprunter.

Ramener la couronne sur G

Du haut de ses 23 ans, Tortoz a l’ambition d’un grand. La maxime « tout niquer » en étendard, « détermination » floqué sur le maillot, il avance sereinement vers son but. De multiples objectifs se dessinent tout au long de l’entretien : faire davantage de concerts, voir sa condition de rookie réévaluée, se diversifier en terme de couleur musicale… Autant de choses qui laissent à penser qu’on risque d’entendre parler de ce jeune rappeur dans le futur. On ne peut que vous conseiller de garder un œil et une oreille bien fixés sur lui, avant qu’il ne rayonne un peu trop fort.

PS : Sa paire de baskets blanches préférée c’est les Alexander McQueen.

Toni S. pour Baskets Blanches

Crédits photos Axel Contest

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Toni S.

Dans la matrice comme Néo. Peu d’élus dans nos milieux. Paris East-Side

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