[Portrait] Red Nation Music – Des tonnes de hits, en toute discrétion

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Red Nation Music — Des tonnes de hits, en toute discrétion

Savez-vous quel est le point commun entre les morceaux Réseaux (Niska), DKR (Booba) et PMW (Shay) ? Entre 2.7 Zéro (Kaaris feat. Gucci Mane), Milliers d’euros (Dosseh feat. Young Thug), et Mobali (Siboy feat. Benash & Damso) ? Ou encore Zoné (Barack Adama), Fais-les danser (Mac Tyer & Keblack) ou 4 vérités (Take A Mic) ? Au-delà d’avoir agité les compteurs de la SNEP — obtenant tour à tour des certifications de diamant, platine et or —, d’avoir été interprétés par quelques-unes des principales têtes d’affiche du rap-jeu 2016/17 et d’avoir été les tubes incontournables de ces deux dernières années ? Tous ont été produits — ou co-produits — par Heezy Lee, Jackflaag et H8mkrz, trois beatmakers aussi prolifiques que méconnus du grand public, réunis sous la mystérieuse entité Red Nation Music.

Créée courant 2016, Red Nation Music est une maison d’éditions relativement jeune, mais pourtant solidement ancrée dans l’esprit de ceux qui tirent les ficelles de l’industrie. À la tête de cette structure, une seule et unique personne, dont la discrétion n’a d’égal qu’une ambition et détermination sans faille : Julien Foglia, autrefois connu dans l’underground sous le blaze de Don Zolino. Ex-beatmaker, reconverti en chef d’entreprise, « Don Zo’ » gère, oriente et place les compositions de ses poulains, depuis sa ville de Toulouse, sur des projets d’envergure, qui rencontrent généralement un fort succès commercial. Compositeurs, topliners et parfois même auteurs, omniprésents dans les studios et les tracklists, partons à la découverte de ceux qui, tapis dans l’ombre, façonnent des stocks de hits, en toute discrétion !

Apprentissage, observation… et « Marabouts Music »

C’est au milieu des années 2000 que Don Zo’ met un premier pied dans la musique. Passionné de rap et auditeur averti, très éclectique dans son approche, le beatmaking est ce qui l’attire en premier lieu. Attentif à ce que sa scène locale est en mesure de proposer, il noue très vite des relations avec certains compositeurs toulousains plus aguerris (notamment Thérapy 2031), qui l’accompagnent dans ses premières réalisations. Volontaire et observateur, il parvient à placer quelques prods, ici et là, mais conscient de ses limites, il ne nourrit pas d’aspirations particulières en tant qu’artiste : « J’ai très vite su que je n’étais pas un beatmaker incroyable. Par contre, je prenais du plaisir à composer et à baigner dans ce milieu, et au final, ça me suffisait ». De par certains contacts et relations tissées, son travail dépasse néanmoins les frontières de sa ville et se retrouve sur certains projets à résonance nationale, notamment sur « Tout puissant Mazembe » de Kozi. Dans le sillon de ce même Kozi, Julien fait la connaissance déterminante de Siboy, qui se cantonne encore exclusivement à un rôle de beatmaker. Malgré la distance — Siboy opère du côté de Mulhouse ­—, le feeling passe et les deux hommes décident de pousser la collaboration, en montant l’entité Marabouts Music. Animé par le même attrait pour les productions sombres, le binôme trouve son rythme de croisière : c’est essentiellement Don Zo’ qui se charge d’activer les contacts et de proposer des palettes d’instrumentaux, développant par la même occasion des qualités relationnelles qui seront déterminantes pour la suite. Siboy, quant à lui, s’acharne derrière les manettes.

Siboy explose, Don Zo’ avise

Fait imprévu, Siboy décide de s’essayer au rap. Sans prétention aucune, puisqu’il n’est question « que d’un délire ». La cagoule enfilée, il laisse sa folie s’exprimer, le temps d’un one shot intitulé « O’yebi ». Sauf que, partagé par les artistes avec lesquels il collaborait en tant que beatmaker (notamment Gradur), le morceau prend et le buzz s’amorce. La suite ira très vite : les morceaux s’enchaînent, les médias relaient, le public en redemande. Moins d’un an plus tard, Siboy décroche une signature chez Capitol et intègre les rangs du label 92i. La musique n’étant encore qu’une affaire de passion, Don Zo décide de se mettre en retrait, préférant confier la carrière de son ami entre les mains de professionnels, plutôt que de forcer sa place dans une industrie qu’il ne maîtrise pas (… encore).

Blue Sky Publishing : le centre de formation

Siboy s’envole donc pour une épopée en solo. Julien, lui, possède un carnet d’adresses et une oreille. Qualités qu’il mettra rapidement au service d’un autre jeune Toulousain ambitieux, qui n’est autre que Sacha, CEO et fondateur de Blue Sky Publishing. Blue Sky est une société d’édition et de management, qui se concentre alors sur l’éclosion de beatmakers en devenir. Sous la houlette et les conseils de Sacha, Don Zo’ découvre un métier et un secteur relativement complexes, pour lesquels il s’éprend de passion. Il met le doigt sur les règles épineuses qui régissent les éditions, les droits d’auteur, les signatures et les placements de prods sur des projets de taille. Tout en faisant office de « dénicheur de talents » : Sacha et lui recherchent les beatmakers à fort potentiel, écoutent puis sélectionnent les prods, qu’ils envoient par palettes aux artistes et labels. Après des heures à fouiner sur le net, il mettra entres autres la main sur Serk le Labo (qui produira plus tard le single « On se reverra » de Lacrim, aujourd’hui certifié platine) ou encore Heezy Lee, dont les accomplissements ne se comptent plus. C’est de manière très naturelle, et fortement encouragé par son acolyte et « formateur » de Blue Sky, que lui viendra l’envie de monter à son tour sa propre structure. En juin 2016, Julien Foglia dépose alors l’entité Red Nation Music auprès du Greffe du Tribunal de Commerce de Toulouse et pose les bases d’un succès dont lui-même n’a pas idée.

Red Nation Music : essai transformé

Il y a à peine plus d’un an, Red Nation Music voyait donc le jour, avec pour première signature et figure de proue, le jeune Heezy Lee. Architecte de l’ossature de l’album « Jolie Garce » de Shay et de ses principaux tubes (PMW et Thibault Courtois), le Manceau apporte une touche, une vision et surtout une véritable polyvalence au beatmaking francophone. Mais son rôle ne se limite pas à celui de simple compositeur : très souvent présent en studio, il communique également des idées aux artistes, suggère des refrains, des gimmicks, voire des phases. Le célèbre « Pouloulou » sur l’imparable « Réseaux » de Niska, c’est à lui qu’on le doit.

H8mkrz x Siboy

Deuxième signature Red Nation, Jackflaag a quant à lui un parcours plus atypique. Contacté par Don Zo’ après écoute d’une seule et unique prod, la plupart de ses accomplissements restent à venir (et devraient largement dépasser le cadre du rap). Mais cette fameuse production qui lui a permis de se distinguer n’est pas des moindres : elle n’est ni plus, ni moins que le support musical de l’incontournable DKR, soit probablement le plus gros tube du ponte qu’est Booba. Quelques notes ont suffi pour convaincre Julien de son potentiel sur le long terme : après s’être penché sur d’autres maquettes, en faire un artiste Red Nation sonnait comme une évidence. Vu le succès de ce premier fait d’arme, on n’a pas de mal à comprendre pourquoi !
Troisième et dernier larron de l’écurie, H8mkrz est un habitué des tracklists prestigieuses : à la baguette sur deux des titres phares du projet OG de Kaaris (2.7 Zéro et Jack Uzi), il est aussi à l’origine de la prestigieuse collaboration Young Thug x Dosseh (Milliers d’euros) et d’un titre que tout fan de NBA se doit de respecter, à savoir 4 Vérités de Take A Mic, présent dans le jeu vidéo NBA 2K18.

La particularité de Red Nation Music réside dans la capacité de ses membres à co-composer : parmi les multiples morceaux sur lesquels ils interviennent, nombreux sont ceux qui présentent une liste de crédits longue comme le bras. Leurs réunions nocturnes en studio, très fréquentes, génèrent une certaine effervescence, et c’est de cette effervescence que naît la magie. La proximité avec le collectif Le Sommet, qui regroupe entres autres DSK (producteur de MHD), Le Motif (frère de Shay) ou encore Junior Alaprod, et dont Heezy Lee fait partie, prouve que cette nouvelle génération de beatmakers ne se fixe aucune barrière et qu’elle prend même un malin plaisir à se mélanger.

Romain Bordes (D.A. Sony ATV) x Julien Foglia x Jackflaag x Nicolas Galibert (Président Sony ATV)

Label d’avenir ?

Facilité par le rôle de coéditeur et la confiance accordée par Sony ATV à ses compositeurs dès le départ, Julien et Red Nation ont bénéficié d’un lancement tonitruant. Présents sur un grand nombre d’albums et singles d’envergure, à peine un an après la création de la structure, son avenir s’annonce plus que radieux. Pourtant, celle-ci n’a pas vocation à se cantonner exclusivement aux éditions et au beatmaking. Elle se veut également label, « à la recherche de l’artiste coup de cœur à signer ». Le futur de rap français s’écrira-t-il couleur « red » ? Vu le flair affiché en matière de compo’, on ne parierait pas le contraire. La réponse au cours des prochains mois : affaire à suivre !

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Renaud M.

J’écris sur les autres, pas sur moi.

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