Le Survivant – Morad (Scred Connexion)

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 « Le Survivant » – Morad

Difficile de faire l’unanimité dans le Hip Hop. Ce n’est un secret pour personne, le public francophone est plutôt sévère avec ses artistes. En effet, les auditeurs ont la fâcheuse habitude de jeter à la poubelle des MC’s qu’ils viennent eux-mêmes de faire grimper : « Ils font tout pour te faire connaître et une fois que t’es connu, ils t’aiment plus… », rappait récemment Kacem Wapalek, dans un freestyle pour les Inrocks. Ok, je vous l’accorde, une telle phase donne matière à débat… Car entre les rappeurs qui changent et baissent leur froc, le public qui reste fermé aux évolutions du rap, les artistes qui peinent à se renouveler et font du réchauffé, ou le public nombriliste qui, une fois sa « découverte » connue de tous, se désintéresse de son poulain, dur de déterminer qui a tort et qui a raison… On a plutôt la triste impression que personne n’est jamais pleinement satisfait… ! Pourtant, dans cette fourmilière de contradictions qui compose notre Hip Hop, il y a bien UN groupe en France qui n’a jamais alimenté ce débat. Un groupe qui, dès le départ, a su imposer son style et son identité. Un groupe qui, malgré les années qui défilent, reste juste dans le fond comme sur la forme et qui, en 2012, arrive encore à incarner ce qu’est l’essence du « rap français » dans l’inconscient de nombreux auditeurs (instrus mélancoliques, rap à texte, etc.). Un groupe à la fois discret et connu de tous… Vous l’aurez compris, ce groupe, c’est la Scred Connexion.

« Jamais dans la tendance, tu connais le cri de guerre… », scandaient les quatre lascars de B.E.Z.B.A.R à l’unisson, en mars 2011, sur l’album de son fer de lance, Mokless. Douze mois plus tard, c’est au tour de Morad, le membre le plus discret du groupe, de s’essayer en solo. Autant vous dire qu’à l’approche de la sortie de l’album « Le Survivant », en bon afficionado de la Scred que je suis, mes oreilles étaient grandes ouvertes. Après une promo judicieusement menée à coup de teasers, le projet est arrivé à terme le 27 février dernier. Aujourd’hui, presque deux mois après la sortie de l’opus, je trouve enfin le temps nécessaire pour venir vous en parler.

« Le survivant », comme son nom l’indique, est un album on ne peut plus personnel. A une époque où beaucoup de rappeurs façonnent leur image et exagèrent leur personnage à des fins marketing, Morad arrive vrai, simple et nature. La pochette de l’album annonce d’ailleurs le ton : elle met en scène une vision chaotique de la ville, où routes et bâtiments sont dévastés. Un homme, seul, y contemple le désastre. Fin parallèle avec la vie de notre MC qui a parfois ressemblé à un véritable champ de bataille : allers-retours en prison, cavale, problèmes de drogue, maladie, etc. Un parcours atypique, assez surprenant même, que rien ne laissait suggérer dans les différents albums de la Scred. Cette escapade en solitaire lui permet justement de parler de ces épisodes, de se livrer et d’aborder des thèmes qui lui sont propres, chose qu’il n’aurait pas pu faire en groupe.

Entre introspection et prise de position, Morad nous pond des textes dans la lignée de ce qu’il faisait avec la Connexion : lorsqu’il prend le micro, ce n’est jamais pour ne rien dire. Tour à tour, le rappeur de Barbès dénonce les travers de la société (« La Colère monte doucement »), décrit le monde qui l’entoure (« La vie de Quartier ») ou se livre à son public (« Je prends le temps »). Et lorsqu’il se livre, c’est sans pudeur, notamment sur « Un point c’est tout », morceau sur lequel il évoque sa relation aux drogues dures. Qu’on me corrige si je me trompe, mais je ne crois pas avoir déjà entendu un rappeur admettre avoir eu un passé de toxicomane. J’imagine bien à quel point coucher un tel texte a dû être délicat, donc respect à l’artiste pour le partage. On a également droit à du Scred pur et dur sur les morceaux « Chakchouka » et « Si tu reviens de loin », où ses collègues Mokless et Koma apparaissent respectivement, et une grosse session scratch de DJ Simsima, sur le titre « Le Survivant ».

Du fait de sa notoriété et de celle de son groupe, Morad aurait sans doute pu s’offrir quelques gros noms du rap français dans sa tracklist, qui à eux seuls lui auraient garanti quelques ventes supplémentaires. Sincère dans sa démarche, il a plutôt choisi de s’entourer de gens qu’il apprécie réellement et non pas de faire des featurings « pour le buzz ». On retrouve alors au rayon invités, des rappeurs tels que Casey, Kacem Wapalek, Dino, C.Sen, Lorea & Shein B, Stélio, ainsi que ses compères Mokless et Koma mentionnés plus haut. Après écoute, cette liste me laisse cependant une impression assez mitigée. En effet, aucune apparition n’est mauvaise en soi, mais hormis les très bons couplets de Mokless et Dino, et un ton en dessous de Casey ou Kacem, le reste n’est pas transcendent. J’avoue être un peu resté sur ma faim de ce côté là.

Côté musical, les productions n’ont rien de surprenant. Si vous appréciez l’univers du groupe nord-parisien, vous ne serez pas déçu. Morad n’a pas ou peu pris de risque (mention spéciale aux guitares sur le feat. avec Casey qui m’ont par contre bien plu !), mais en même temps lorsque l’on écoute un projet qui sort de la Goutte d’Or, c’est rarement pour entendre des sonorités futuristes ou des claps venus du sud des Etats-Unis. La part belle est faite aux samples, au piano et aux violons : « Toujours dans la bonne direction… », vous connaissez tous le slogan ! Un petit bémol : ayant eu l’habitude d’entendre le flow de Morad uniquement sur des couplets ici et là, sur tout un projet, celui-ci peut s’avérer un peu lassant, principalement à cause du manque de variations. On a parfois l’impression que quelle que soit la production, Morad appliquera les mêmes intonations. Cela n’est pas non plus rédhibitoire, car une fois n’est pas coutume, c’est ici le texte qui prime.

En somme, « Le Survivant » reste un bon projet, fait par un rappeur sincère et entier, que tout prétendu supporter de la Scred se doit de posséder. Il n’est certes pas parfait, pour les raisons évoquées plus haut (flow unidimensionnel, featurings pas toujours au niveau), mais la portée des textes rattrape le tout. D’une manière générale, c’est un projet qui fait du bien au rap et dont on attend la suite. A bon entendeur.

Note : 13.5/20

Renaud M.

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Renaud M.

J'écris sur les autres, pas sur moi.

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