[Dossier] Mass médias, rap et faits divers

Share this post

 

Visuel Mass Médias, Rap et faits divers

Un nouvel épisode du clash entre Rohff et Booba vient de faire trembler la sphère médiatique. En quelques heures, les rappeurs ont fait la une de la plupart des journaux, émissions de télé, radio, et sites internet, qui ne sont normalement pas si enclins à laisser la place à ce que l’on continue d’appeler la musique urbaine. Les faits, vous les connaissez, on ne va pas les reprendre ici. La question que l’on s’est posé au sein de Baskets Blanches est la suivante : de quelle manière les médias ont-ils parlé de rap à travers ce fait divers ? Entre approximation et méconnaissance, on aura tout entendu ces derniers jours. Pour les amateurs de rap que nous sommes (et que vous êtes peut-être si vous nous lisez) nos oreilles ont saigné et ont eu du mal à supporter le choc. Voyons comment à travers cette bagarre, les médias ont continué à diffuser une image dégradée et loin des réalités du rap et de ses artistes.

Jamais question de musique

Olivier Cachin Rohff Booba La Nouvelle Edition

« La guerre du rap va trop loin », « Le clash des rappeurs millionnaires du rap dérape », « Ça dérape », voici quelques-uns des titres que vous avez pu trouver dans vos canards préférés. En l’espace de quelques jours, on aura pu comprendre que le rap est une musique de sauvage dont les artistes sont des abrutis qui n’ont rien d’autre à faire que de se taper sur la gueule. Olivier Cachin, invité de La Nouvelle Edition sur Canal, défend bec et ongle l’idée que cette histoire n’a rien à voir avec la musique, ni avec le rap. « On ne parle plus du tout de rap » insistera-t-il. Pourtant le titre de la rubrique est « Quand la guerre du rap va trop loin » et Ali Baddou introduit le sujet par « cette histoire réveille la guerre dans le rap français ». Si vous n’avez pas compris que le rap est une musique violente, on va vous y aider. L’animateur demandera d’ailleurs « Est-ce que cela dit quelque chose de la culture musicale ou c’est un fait divers ? ». Olivier Cachin s’empressera de répondre en nommant quelques blazes parmi les centaines d’artistes qui n’ont jamais été épinglés pour violence. On aurait pu essayer de comprendre ce qu’il s’est passé ou encore tenter d’analyser le personnage de Rohff. Mais non, on a préféré utiliser un langage guerrier pour relater cette histoire, sans jamais oublier de remettre en cause le milieu du rap. Nicolas Domenach, chroniqueur de l’émission tentera timidement un « Ces jeunes gens font-il de la bonne musique ? » et Ali Baddou aura l’honnêteté de préciser que des faits divers comme ça se produisent tous les jours en incriminant Twitter pour la proportion que cela prend.

Rohff PDRGLe Parisien, comme beaucoup d’autres médias, diffusera un micro-trottoir à côté de la boutique Ünkut où l’incident a eu lieu. Si vous êtes parisiens, le quartier des Halles pendant les vacances scolaires n’a pas de secret pour vous. Pour les autres, je vais essayer de le décrire. On est à Paris, ce sont les vacances scolaires et il fait plutôt beau et chaud. Mardi dernier une déferlante d’ados se retrouve devant la boutique et est interviewée par une horde de journalistes assoiffée de buzz. Nous avons donc droit à des vidéos sans aucun sens où des gamins de 15 ans font les malins devant une caméra. Qu’apprend le téléspectateur ? Rien ! A part sous entendre que les amateurs de rap seraient uniquement des adolescents, ces interviews n’ont aucun sens. Ces incidents sont les seuls moments où vous entendrez parler largement de rap dans les médias qui font un amalgame dangereux et insensé entre le courant musical et ces rixes.

Pour avoir leur place dans les médias, les rappeurs sont souvent piégés, ridiculisés, ou pris en otage sur des questions politiques. Thierry Ardisson dans Salut Les Terriens est un des seuls animateurs à inviter régulièrement des rappeurs sur son plateau. On regrettera que le ton de l’émission, très provocateur, n’aide pas le grand public à mieux comprendre ce courant musical, déjà largement stigmatisé. N’oublions pas l’interview mémorable de Booba par Antoine de Caunes sur le plateau du Grand Journal pendant laquelle il sera surtout question des désaccords du Duc de Boulogne avec La Fouine.

Booba Le Grand Journal Novembre 2013Dans On n’est pas couché, deux membres du groupe 1995 (et de nombreux rappeurs avant eux…) ont été confrontés à la méconnaissance des chroniqueurs de l’émission. Laurent Ruquier les interpellera par un subtile « Y a une guerre entre les différents rappeurs ? ». Karl Zéro, présent sur le plateau, ajoutera : « Ça fait du bien de voir des rappeurs de bonne famille ». Ce à quoi Fonky Flav répondra justement « on ne dit pas à un écrivain, vous êtes un écrivain de bonne famille. ». Quel est le point commun de tout ca ? Les rappeurs n’ont presque jamais l’occasion de s’exprimer sur leur musique. En revanche, les journalistes/animateurs se font un plaisir de renforcer les préjugés du grand public sur le rap et les artistes. Précisons que quelques émissions comme Le Before ou Clique mettent en avant la culture hip-hop à des heures de grande écoute. Mais il y est encore très rarement question de musique.

1995 On n'est pas couché

Le rap : deux courants qui s’affronteraient ?

Booba FuturPour « analyser » le lynchage du vendeur de la boutique Ünkut, ITélé a sorti son consultant multi fonctions : ROST. A la fois rappeur et consultant football pour les émissions de la chaîne, ROST se décrit lui-même comme un artiste engagé. Il portera le coup final aux discours entendus ces derniers jours en opposant le rap  » conscient  » au “gangsta rap“ et prendra à partie les rappeurs qui ne délivrent pas un message constructif pour la jeunesse. En donnant la parole à un acteur du rap français, la chaîne d’information continue donne plus de poids au propos délivré. Malheureusement, ROST fait partie du milieu mais n’est ni sociologue ni historien de la musique, ni même un fin connaisseur du mouvement auquel il appartient. Opposer le rap  » conscient  » au  » gangsta rap  » est chose facile et très loin des réalités du terrain. Rappelons, pour les néophytes, que Booba comme Rohff ont une discographie qui ne peut pas être si facilement cataloguée. Le rappeur originaire des Hauts de Seine a sorti des titres profonds comme Ma couleur, Le bitume avec une plume, Paradis, tout en rappant Boulbi ou Douple Poney. Son confrère a le même parcours. Tantôt grand frère sur Message à la racaille, Sincère ou Regretté, il s’amuse sur Dirty House ou Starfuckeuse. Le rap est un courant musical très complet et complexe et le réduire à du rap « conscient » ou « gangsta » est une erreur. Surtout si c’est pour sous-entendre qu’il y aurait un rap noble et un autre à jeter à la poubelle. Les frontières ne sont pas aussi claires, sauf évidemment lorsque l’on veut servir une image caricaturale qui ne remet surtout pas en question ce que les non amateurs peuvent penser.

Les rappeurs responsables de l’éducation de la jeunesse ?

Tous les médias ont eu l’air de s’offusquer de l’image donnée à la jeunesse et pose la question de la morale, voire demandent à d’autres rappeurs de se justifier. Maitena Biraben qui présente Le Grand Journal pendant les congés de son confrère dira pendant son interview de l’avocat de Rohff « ce sont des rappeurs qui s’adressent à la jeunesse, à nos enfants. C’est très grave ». Tunisiano, interviewé à l’occasion par RMC déclarera qu’il se sent concerné, emphasant alors le discours du journaliste qui demande « est ce qu’il y a un message que le rap français doit envoyer ? ». « Le rap français » ce sont des centaines voire des milliers d’artistes extrêmement différents. Et qui n’ont rien à voir avec le fait divers qui vient de se produire. Sur plusieurs plateaux télé on a demandé à des représentants de ce courant de prendre leurs responsabilités, comme si tous les rappeurs devaient s’excuser des actes commis par Rohff. Ou qu’ils devraient être plus blancs que blanc pour pouvoir se faire entendre.

Tunisiano RMC BFMTV

Ministere-Amer-95200Les groupes les plus « conscients » dont les morceaux sont revendicatifs et passent des messages politiques sont tranquillement boycottés et trainés devant la justice par les différents gouvernements. Quand Kery James interprète « Banlieusards » sur la scène des Jeux de la Francophonie, Christian Estrosi, Eric Ciotti et quelques autres politiques s’offusquent des textes de l’artiste, donnant ainsi une place inédite au rappeur dans les mass médias. Et ne parlons pas des Sniper, NTM, Ministère A.M.E.R. et autre La Rumeur qui ont dû passer des années à s’expliquer devant les tribunaux à cause de textes trop engagés. Ces actions en justice auront comme conséquence une publicité désastreuse dans les médias et mettront quelques artistes en grandes difficultés financières. Mais revenons à l’argument que le rap français aurait une responsabilité face aux actes de Rohff.

 

A-t-on demandé au rock français de se justifier quand Marie Trintignant est décédée suite aux coups portés par son compagnon, Bertrand Cantat ? A-t-on imposé à la chanson française de créer une campagne pour inciter les chanteurs à payer leurs impôts en France quand on a appris que Florent Pagny ou Johnny Halliday ne résidaient pas fiscalement en France ? La réponse est non bien sûr et heureusement. Il y a souvent très peu de lien entre les faits d’un individu et le courant musical auquel il appartient. Quel rapport a « le rap francais » avec la rixe qui a eu lieu dans la nuit de lundi à mardi dernier ? En quoi le rap serait plus responsable qu’un autre courant musical de l’éducation de notre jeunesse ?

Booba a toujours revendiqué le fait de ne PAS être un exemple pour la jeunesse. Il ne veut pas endosser ce rôle. Comme il l’a dit à plusieurs reprises, c’est aux parents d’éduquer. Interviewé en 2007 sur le plateau d’  » On n’est pas couché « , il dira à propos du vote : « Je n’ai pas la prétention de rassembler tous les jeunes de France et de les inciter à aller voter. Ils écoutent pas leurs parents, je ne vois pas pourquoi moi ils vont m’écouter. Et moi je vote pas, donc je ne vais pas me la ramener là-dessus ».

Bien que le rap fasse partie de la culture française, il continue à être stigmatisé 

Les clichés autour du rap ont la peau dure. Méprisé par les mass médias, le rap est aujourd’hui un courant dont la diversité reflète la bonne santé. Tous les rappeurs ne sont pas millionnaires loin de là, mais les artistes sont aussi divers que dans tout autre courant musical. Pourtant ils continuent à être régulièrement ridiculisés dans les médias et par les animateurs/journalistes. Tunisiano explique longuement au journaliste de BFM que ce fait ne reflète pas ce qu’est le rap, que tout ça va trop loin, mais surtout que le rap n’a déjà pas une bonne image et donc que ce n’est pas la peine d’en rajouter. Là où je comprends très bien les propos de Tunisiano, je suis pourtant très dubitative sur le fait que si les rappeurs se « tiennent » correctement, l’image du rap va s’améliorer. Je suis sans doute moins optimiste.

Maitre Gims Subliminal CoverMaître Gims est un des artistes qui a vendu le plus de CDs en France en 2013, juste derrière Stromaé et les Daft Punk. En 2012, Sexion d’Assaut arrive en troisième place des meilleures ventes d’album en France. En 2010, le groupe avait déjà occupé la 10ème place des meilleures ventes avec « L’école des points vitaux ». Des textes de rap sont étudiés dans les collèges et lycées. Booba mais aussi NTM feront, en 2003, l’objet d’un article dans « La nouvelle Revue Française » écrit par Thomas Ravier, qui comparera les écrits des rappeurs à ceux de grands écrivains tels Céline, Musset ou Gide. De multiples ouvrages de sociologie, de critique littéraire s’intéressent au rap depuis de nombreuses années. Tous ces faits montrent bien que le rap est de plus en plus présent et qu’il arrive à intéresser bien au-delà des adolescents. Il prend la place qui lui est dû petit à petit que ce soit dans les exemples cités ci-dessus mais aussi dans quelques médias spécialisés comme Les Inrockuptibles qui n’hésitent plus aujourd’hui à parler de rap et à réaliser les portraits et l’analyse des artistes.

 

Couverture des inrockuptibles Joke

Le rap et plus largement le hip-hop est présent partout de manière dissimulée : de la publicité aux génériques d’émissions en passant par l’habillage musical de nombreux programmes télévisés, le grand public consomme du rap tous les jours sans le savoir. Malgré tout cela, les artistes continuent à être peu invités dans les programmes grand public (proportionnellement à leur succès) et à souvent être interpellés sur des questions politiques, religieuses ou sociétales, même quand ces artistes ne se revendiquent d’absolument rien à part de vouloir divertir.

Les mass médias sont responsables de renvoyer aux yeux du grand public une image négative du rap et de nombreux clichés sur la banlieue qui vont souvent de pair. Est-ce que cette agression violente contre l’employé de la boutique Ünkut peut résumer le courant du rap français ? Certainement pas. Mais rares sont les médias qui ont pris cette attaque comme ce qu’il est : un fait divers. Non, tour à tour, ils se sont demandé si la guerre du rap français avait été trop loin, si le rap n’était pas un mouvement violent intrinsèquement,…

Pendant le même temps, au Printemps de Bourges se produisait la nouvelle génération du hip-hop français. Mais ça bizarrement on en a peu entendu parler à part un article à saluer dans Le Monde qui donne la parole à ces jeunes artistes, notamment… sur la musique !

Share this post

Elsa

Parfois, je suis de bonne humeur.

No comments

Add yours

Connect with Facebook