[Chronique] Mara Setenta – 70CL

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70 cl mara sententa coverAprès avoir abreuvé le net de projets gratuits au cours des trois dernières années (compilations, EP instrumentaux, mixtapes, etc.), le plus harlémite des collectifs francophones réinvestit le devant de la scène avec un nouvel EP intitulé « Mara Sententa ». Nos fidèles lecteurs l’auront compris, il s’agit bien entendu du groupe 70CL, composé d’Atis & Sinto (en fers de lance), suivis de près par Bas et NSI.

Découvert par le plus grand nombre lors de leurs nombreuses collaborations avec des artistes américains (Vado, Jae Millz, J-Hood, etc.), plus en vue dernièrement grâce aux divers clips et instrumentaux distillés aux rappeurs de la scène hexagonale (S.Pri Noir, Volts Face, Still Fresh, etc.), les interprètes, beatmakers, réalisateurs de 70CL multiplient les projets et les casquettes à un rythme effréné. Mais derrière la variété de rôles qu’ils endossent et le mystère qui entoure leur blaze (qui fait exactement quoi ?), on en oublierait presque que les membres du groupe originaire de Combs-la-Ville sont avant tout d’excellents rappeurs qui méritent autant, si ce n’est plus, que quiconque, d’exploser à la face du rap français. Et ce n’est certainement pas le projet « Mara Setenta », brillamment réalisé et regorgeant de pépites, qui me fera mentir. En l’espace de 8 titres, Atis & Sinto confirment tout le potentiel entrevu jusqu’ici, et arrivent avec un projet dense, une vraie identité et des sonorités actuelles, sans être totalement dans les tendances. Intéressons-nous plus en détail à cet EP, qui est disponible au format digital depuis le 24 mars dernier.

Dévoilé début 2014, le premier extrait de « Mara Setenta », « Bernard Pivot », annonçait fort bien la couleur : un instrumental très rythmé, agrémenté d’une boucle entêtante et signé du traditionnel « 70 centilitres » (la légende dit que c’est le fils de Tepa qui est ici samplé), sur lequel nos rappeurs ont fait glisser leurs flows et phases avec beaucoup d’énergie et d’intensité. Atis & Sinto ont en effet décidé d’ouvrir les hostilités avec un morceau conceptuel très efficace : une sorte de mise à jour vers la version 2014 de l’argot des quartiers franciliens (« on dit plus les ti-peu du tieks, on dit les ghetto youth »). Composé de références pointues, de schémas de rimes complexes (dans lesquelles s’entrecroisent des expressions françaises, anglaises ou encore espagnoles), et de quelques clins d’œil à leurs projets précédents (« c’est l’happy hourz, donc open barz »), ce premier morceau illustre parfaitement la direction artistique du groupe. Intransigeants en termes de techniques, nos MC’s semblent vouer une véritable aversion pour la facilité et se creusent la tête pour concocter des rimes qui nécessiteront très souvent plusieurs écoutes avant d’être pleinement assimilées. Sinto le dit lui-même : « Contraint ou forcé, check la page Rap Genius ».

Vrai pour « Bernard Pivot », ce constat s’applique à l’ensemble des titres de l’EP. Notamment « MS », deuxième single dont le clip très soigné a mystérieusement disparu de la plateforme Youtube, après avoir été signalé à deux reprises par un anonyme… Plus sombre et psychédélique dans l’ambiance, la démarche reste similaire : enchainer les prouesses lyricales (« Black and yellow s’ront mes gosses, j’f’rais des Kill Bill ») et les références de choix (« Been around the world like chantait Lisa Stansfield »), en cisaillant un instrumental de qualité qu’ils ont eux-mêmes concoctés.

Vu leur blaze faisant référence au format traditionnel des bouteilles d’alcool, c’est en toute logique que nos rappeurs dédient un morceau aux boissons qu’ils affectionnent. Mais bien entendu, l’angle d’attaque de cette thématique se doit d’être original : « Alcootest », de par son atmosphère vaporeuse et l’effet « screwed » (ralenti) appliqué sur les couplets, dénote au niveau de la forme. Les voix lointaines nous donnent la sensation d’être plongé dans un lendemain de soirée mal négociée, où la tête est lourde et le crâne prêt à exploser. Comme pour limiter toute tentative de mouvement brusque, les rythmes sont lents et planants. Mention spéciale au monologue de Benoit Poelvoorde en fin de track, extrait du classique « C’est arrivé près de chez vous », qui remet la recette du « P’tit Grégory » au goût du jour. Et puisqu’on en est au rayon artifice, enchainons sur « L’indienne ». Un zeste de drogue douce facilitera certainement l’atterrissage ! N’allez cependant pas croire que parce qu’ils parlent d’herbes médicinales, nos rappeurs abaisseront leurs exigences : la musique est soignée, le champ lexical minutieusement choisi (shiznit, bizif, etc.) et les expressions enseignées dans le titre « Bernard Pivot » prennent ici tout leur sens.

Cet état d’apesanteur se prolonge avec le titre « Jour x Nuit », habillé de voix pitchées et d’un sample de reggae. C’est également l’occasion de voir intervenir le premier invité, en la personne de NSI. Ce qui est intéressant avec 70CL, c’est que même lorsque les rythmiques sont lentes, leurs efforts en termes d’interprétation (flows saccadés et jamais linéaires) rendent leurs morceaux très dynamiques. La liste d’invités se prolonge sur les morceaux  soulful « Des chiffres et des lettres » en  compagnie de Bas (4ème et dernier membre de l’équipe), et « Il s’agit de… » sur lequel pose S.Pri Noir. Deux titres qui correspondent à la suite logique de leur cassette instrumentale « Powerful music ». Le rappeur de l’écurie Nouvelle Ecole, avec qui l’affiliation est aujourd’hui plus qu’évidente, place un refrain loin d’être désagréable. Mais j’aurais largement préféré le voir à nouveau croiser le mic avec des kickeurs tels qu’Atis et Sinto, le résultat aurait pu valoir le détour…

Pour finir, le morceau « PAOW », hosté par Jae Milz, n’est pas des plus récents (il date de novembre 2012). Mais au milieu de cette belle tracklist et grâce à sa production chargée et ses sonorités digitales, il permet d’affirmer à quel point nos MC’s peuvent être versatiles et leur palette diversifiée.

Vous l’aurez bien compris, je trouve que « Mara Setenta » est un projet très réussi qui aurait mérité à sa sortie une plus ample couverture. L’orientation musicale de 70CL est un véritable parti pris qui, selon le positionnement de l’auditeur, sera soit une force, soit une faiblesse : la forme attirera l’oreille à coup sûr, mais le fond nécessitera obligatoirement une écoute approfondie pour que toutes les subtilités soient digérées (surtout au niveau des références américaines). Ça passe ou ça casse, pour grossir le trait. Une chose est sûre, nos rappeurs ne s’abaisseront pas à la faiblesse des standards définis pour élargir leur cible. Ils ne s’adressent donc pas à tout le monde, mais ceux qui sont visés seront certainement conquis. Qui sait, peut-être que la masse emboîtera le pas ? Pour ma part, j’adhère à 200% et à une époque où le terme « punchline », utilisé à tout va même pour le plus foireux des jeux de mots, a été déprécié, l’exigence d’Atis & Sinto fait plaisir à voir et s’avère même nécessaire pour assurer le contrepoids. Et quand on voit ce dont ils sont capables sur 8 titres, on ne peut qu’attendre impatiemment l’album !

Renaud M.

4 baskets

 

 

70cl mara setenta

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Renaud M.

J’écris sur les autres, pas sur moi.

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