[Chronique] Jay-Z – 4:44

Share this post

Depuis vendredi, on ne parle plus que de ça : Jay-Z est désolé d’avoir trompé Beyoncé, et ça a l’air vraiment mal engagé pour « Watch The Throne II » . Passé le choc de ces informations plus ou moins capitales, il reste une bonne nouvelle : « 4:44 », le treizième album du rappeur New-Yorkais est sorti, quatre ans après « Magna Carta… Holy Grail ». Une longue attente, une intrigante campagne de promotion : ma curiosité est piquée, impossible d’attendre que l’album sorte sur la plateforme de streaming à laquelle je suis abonnée (qui n’est évidemment jamais la bonne), d’autant plus que l’album est déjà certifié disque de platine. Je me fends donc d’une adhésion à la version d’essai de Tidal. Ma soif de rap semble dépasser le scandale que provoque en moi ces questions d’exclusivité, j’espère donc très fort ne pas regretter d’avoir répudié mes convictions.

L’entrée en matière est frontale. Le premier titre, « Kill Jay-Z », démarre instantanément : pas d’intro, à peine une mesure avant que les premiers mots, ceux du titre, ne résonnent sur le beat du producteur No I.D, qui avait déjà travaillé sur différents titres du rappeur, ou avec d’autres artistes tels que Vince StaplesKanye West, J Cole ou encore Common (trois fois rien). Cette fois, il est en charge des 10 titres qui composent « 4:44 », et leur collaboration offre un rendu assez old-school, porté par des samples éraillés de Nina Simone, Stevie Wonder ou Hannah Williams. Le son est brut, écorché, parfait pour y livrer des textes personnels et aborder des thèmes plus ou moins intimes.

Le premier qu’il traite sur « Kill Jay-Z », c’est celui de l’égo, et on tombe très vite sur cette punchline philosophique envers Kanye West (aka le maître de l’égo), relayée partout depuis quelques jours : « si tout le monde est fou, peut être que c’est toi le fou » (vous avez quatre heures). Mais au delà de cette furtive attaque, on assiste dans ce premier morceau à la volonté de tuer l’égo du personnage créé, une intéressante remise en question de l’homme vis à vis de l’artiste qui introduit deux éléments qui reviendront habiter cet album : sa relation au rap game et sa relation avec sa femme. On retrouve le premier dans « Caught Their Eyes », dont les refrains sont assurés par Franck Ocean et où Jay-Z parle trahison et mauvaises intentions des acteurs qui composent la grande famille du hip-hop. Dans « Family Feud », il est justement question de ressouder cette famille dont « personne ne sort gagnant quand elle est divisée » : arrêtons avec ce clivage old et new school qui n’a aucun sens. Restons unis. Enfin jusqu’à « Moonlight », titre dans lequel la nouvelle génération se fait tacler dans sa globalité sur un sample des Fugees : « vous avez tous le même flow, je ne sais plus qui est qui ». Il faut dire que sur le titre précédent, Bam, en featuring avec Damian Marley, l’égo est ressuscité, par nécessité, pour s’en sortir, pour réussir, en total contraste avec le titre ouvrant l’album. Et on en profite sur « Moonlight », référence au film oscarisé en 2016, pour en remettre une couche sur le dos de Kanye West qui ferait mieux d’arrêter de parader « comme s’il avait sorti Thriller » (soit l’album le plus vendu de tous les temps).

L’autre thème, central, concerne Beyoncé. On le retrouve en plein cœur de cet album, sur le titre éponyme « 4:44 » où les excuses du rappeur à sa femme, écrites en fulgurance après un réveil inopiné à 4h44 du matin, planent sur un incroyable sample d’Hannah Williams. Selon l’artiste et le producteur No I.D, il s’agit ici d’une des meilleures chansons écrites par l’artiste, et fait figure de réponse à l’album « Lemonade » de Beyoncé, où elle se livrait sur les infidélités de son mari. On touche ici à un sujet terriblement personnel dont il est rarement question dans l’univers du hip-hop, ce qui en fait un titre où l’auditeur est plongé dans un flot de sentiments divers tels que la honte, le regret ou la culpabilité, mais dont l’amour ressort gagnant grâce au pardon. Et c’est quand même beau, surtout que de cet amour sont nés 3 enfants. Sur « Legacy », Jay-Z s’adresse à sa fille aînée sur un « testament vocal », selon lui-même, où se mêlent les sujets d’héritage patrimonial et culturel avant de conclure l’album sur les mots de Donny Hathaway, « un jour nous serons tous libres ».

Et ce message de liberté, on le retrouve aussi à plusieurs reprises au long de l’album, accompagné de la question de la condition des noirs aux Etats-Unis et des racines même du rappeur, comme sur « Marcy Me » qui parle de ses rêves dans le quartier de son enfance. Le deuxième titre de l’album, « The Story of O.J », est accompagné sur Tidal d’un clip-cartoon en noir et blanc, et d’une vidéo intitulée « Notes sur The Story of O.J. » où des personnalités telles que Chris Rock, Kendrick Lamar ou Will Smith, pour ne citer qu’eux, s’expriment sur la réussite, le succès et le racisme à travers le temps. Mais l’affranchissement le plus touchant de l’album intervient sur un sample de Stevie Wonder dans le morceau « Smile » où est révélée l’homosexualité de Gloria Carter, mère de l’artiste. Message de tolérance et de liberté, encore.

Un album très personnel, donc, musicalement cohérent, très soul, très jazz, qui mérite d’adhérer à la version d’essai de Tidal (puisque la question vous brûle les lèvres) en attendant sa sortie physique et téléchargeable. « 4:44 », c’est comme une espèce de retour aux sources très actuel. Comme si Jay-Z avait sorti un classique old school en 2017.

Share this post

No comments

Add yours

Connect with Facebook